Requiem pour un Gnome

Peu de gens connaissent, dans la capitale khmère, mon copain Tren qui, pourtant, apparait deux fois dans le beau film « Same same but different ».                        

J’ai consulté attentivement la fiche cinématographique de ce long métrage allemand de 2009, mais son nom n’apparait nulle part. Pas  plus que dans le  générique du DVD où l’on mentionne généreusement les auteurs des chansons : Noir Désir, Louise Attaque, Yves Montand, Franz Schubert.                               

Tren est aussi connu sous le nom de son personnage dans le film : « So Pheap ». Il est très fier quand on l’appelle par ce patronyme et qu’on lui dit qu’il est une « movie star » mondialement connue.

Mon ami arrive tous les soirs, dans une petite rue parallèle au boulevard Monivong, dans un lieu de haute luxure et de perdition que je préfère ne pas nommer. C’est son lieu de travail de 21 heures à 3 heures du matin. Tren s’installe à l’entrée de ce dancing-bar, sur une petite estrade en bois qui le fait ressembler à un bouddha en position assise ou à ce roi lépreux qui trône au cœur du musée Alberte Sarraute de Phnom Penh.

Tren est en effet un nain de 95 cm avec des jambes difformes et non fonctionnelles. Il sourit toujours malgré ce lourd handicap, surtout quand on le remarque et qu’on s’adresse à lui. Presque tout le monde l’ignore. Quand on entre dans cet antre des plaisirs obscurs, on ne le voit pas. Les yeux des messieurs sont braqués vers les quelques hétaïres asiatiques filiformes, adolescentes et subtiles beautés annamites, postées stratégiquement, au bout du corridor.                                                                                   

 A la sortie, on est obligé de le voir, mais les aventuriers ne sont plus seuls, la plupart ont trouvé chaussure à leur pied et n’ont rien à faire d’un pauvre petit mendiant qu’on ne verrait même pas dans les ténèbres s’il n’arborait un sourire tranche papaye.

Tren est sur son lieu de travail et il ne subsiste que par les quelques subsides laissés par ceux qui veulent bien le voir, le considérer et lui donner quelques riels. Depuis trois ans que je le connais, on est presque devenu amis. Dès qu’il me voit arriver, ce sont des cris de joie et de ferveur « Jim, my good friend Jim ! »

J’en rajoute chaque fois dans la dithyrambe: « My friend, So Pheap , The movie Star, The new De Niro… » Pour quelques dollars de moins, je suis son Sergio Leone, son producteur et son banquier réunis.                                                                                                       A la sortie, je lui laisse toujours, dans sa vieille casquette, quelques billets verts qui sont souvent en aussi mauvais état que son couvre-chef. Il est heureux car ses soirées sont parfois de véritables cauchemars : les pochetrons et les anglo-saxons sont en général peu généreux. Il est vrai que la clientèle de soudards, de paumés, de fauchés et de traîne-savates n’est ni très riche ni disposée à laisser quelque obole à ce pauvre hère abandonné de tous. J’ai remarqué cependant que mon petit geste à son égard entraîne souvent les autres à m’imiter. Donner est parfois une communion et mon ami semble heureux quelques instants.

Tren me dit chaque fois « Angkon Trann, Samdech Jim » ce qui peut se traduire avec l’accent appuyé de Jean Marais dans « Le Bossu » :                                                    

– «  Merci, Monseigneur Jim ».

Quelques mots d’amour, ces belles paroles de Michel Berger, mon ami Tren pourrait les dire s’il parlait le français :

Il manque quelqu’un près de moi. Je me retourne, tout le monde est là. D’où vient ce sentiment bizarre que je suis seul parmi tous ces amis et ces filles qui ne veulent que quelques mots d’amour. Je t’envoie mon image. Je t’envoie mon décor. Je t’envoie mon sourire des jours où je me sens plus fort. Je t’envoie ma plus belle victoire sur l’ironie du sort.

Jim  – Phnom Penh le 20 août 2012

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