Geneviève Dormann

Geneviève Dorman et son éternelle Gitane à volutes bleues.

13 février 2015: Tante Geneviève nous quitte, pour paraphraser un texte* de Pierre Loti paru en 1891 dans Le livre de la Pitié et de la Mort. Le décès de sa tante Claire, qu’il adorait, l’avait bouleversé et l’écrivain avait écrit trente pages émouvantes sur cette douloureuse disparition.

Geneviève Dormann a écrit une vingtaine de livres dont l’un, superbe, est consacré à Colette et l’autre, émouvant, à la mère de Victor Hugo. Geneviève vient de nous quitter, hier, des suites d’une longue maladie. Pas de chance que de partir un vendredi 13, de surcroı̂t la veille de la Saint-Valentin, même si, à 81 ans, on n’attend plus guère de prince charmant.

Geneviève, fille d’un homme politique de la 3ème république, se marie très jeune avec un peintre nommé Philippe Lejeune. Elle divorce cinq ans plus tard en ayant mis au monde trois filles. Elle se remarie en 1955 avec le parolier Jean-Loup Dabadie, alors totalement inconnu. Du fruit de cette union naît une petite Clémentine. Encore une fille mais celle-ci sans pépin.

Son premier roman paraı̂t en 1959 et a pour titre La Fanfaronne. Elle est aussi journaliste et collabore à différents journaux et revues. Geneviève a son franc parler et ne mâche pas ses mots. Je me souviens l’avoir vue en 1975 à l’émission de Pivot, Apostrophes. L’un des invités, un peu cabot, l’avait traitée de « Doberman ». L’écrivain Armand Lanoux, ce jour-là, ne s’était pas fait une copine.

Elle avait dit en 1985 dans Le Crapouillot : « Les juifs m’emmerdent, je le dis tout net », sans pourtant qu’on puisse la taxer d’antisémitisme.

Dans son livre de 1993, La petite main, elle fait un portrait au vitriol de Simone Veil : « Une femme au gros derrière et au regard méfiant de paysanne moldo-valaque qui surveille au marché son étal de lapins ».

Ce jour, dans l’éloge d’Irina de Chikiloff dans le Figaro, j’ai relevé ce passage : « Elle n’était pas méchante, contrairement à ce qui se disait dans Paris, mais elle se serait fait pendre pour un bon mot. Ou un calembour. Et puis elle détestait les cons. Les pédants. Les pleins de soupe. Les rapiats. Les culs serrés. Et les Tartuffes. En général, les nouveaux bigots étaient de gauche. Cœur dur et tripes molles comme disait Marguerite Yourcenar ».

Marguerite, elle l’aimait au point d’avoir adapté pour le cinéma son Coup de grâce. Geneviève aurait bien aimé avoir écrit ce petit chef-d’œuvre. Ou le Hussard bleu de Roger Nimier.

« Ah, Nimier! Elle pouvait en parler pendant tout le repas en clopant ses Gitanes bleues. La fumée faisait des jolies volutes autour de ses cheveux blonds. Geneviève avait eu toutes sortes de prix pour ses romans. Même celui de l’Académie française. Seulement, elle savait bien qu’elle n’était ni Flaubert, ni Proust. Cela lui faisait chagrin. Mais les peines, très jeune, elle avait appris à les garder pour soi. Mieux valait, en bonne compagnie, boire un coup et dire du mal des voisins ou des cousins. Pour rire. »

Geneviève Dormann, j’avais eu la chance de la rencontrer en 1987 à l’ı̂le Maurice, où elle venait souvent car elle était en repérage pour le livre qui allait la rendre célèbre, Le Bal du Dodo. Ce roman raconte sur trois générations la saga d’une famille française exilée à Maurice.

C’est chez mon confrère Jean-Louis Boizot, pharmacien atypique, au relais de la Mi-Voi, que je fis sa connaissance. Elle venait assez souvent prendre l’apéro, discuter ou déjeuner dans cette belle propriété de la côte ouest qui, auparavant, était le gı̂te des pêcheurs de gros poissons.

Geneviève était en réalité très intéressée par la rencontre de Mauriciens blancs des environs de Flic en Flac et de Tamarin. Je me souviens de cette famille de Black River, les sympathiques De Ravel, qui avaient table ouverte chez l’épicurien Jean-Louis. Geneviève se documentait pour son livre, et l’étude des portraits de ces vieilles familles de Mauriciens blancs, très en marge de la société créole et hindoue, lui fut précieuse et instructive pour la rédaction de son roman.

Geneviève, dans ses balades mauriciennes, était souvent accompagnée d’un beau créole qui la guidait et lui faisait découvrir la face cachée de cette ı̂le, aux antipodes de ce que peuvent voir les touristes. Le bal du dodo paraitra en 1989 et sera récompensé par le prix de l’Académie française.

J’avoue n’avoir lu que trois de ses livres. Outre l’opus mauricien, j’avais aimé Mickey l’Ange (1980) dont le titre savoureux lui avait été soufflé par son ami Pascal Jardin, dialoguiste de nombreux films dont Le vieux fusil avec Noiret et Romy, Le  Pacha avec Gabin, et quelques Angélique avec Hossein et Michèle Mercier. A l’enterrement de Pascal, en juillet 1980 à l’église de Saint-Philippe-du-Roule, c’est Alain Delon qui fera l’homélie de son ami trop tôt, disparu, à l’âge de 41 ans.

Le dernier livre de Geneviève, Adieu Phénomène, paru en 1999, n’a laissé aucune trace dans mon souvenir. C’est mon frère qui, à Carantec, m’avait prêté ce roman, abandonné sur une étagère du salon.

Je vais très vite me procurer un livre de 1994, que je viens de découvrir dans sa biographie, La gourmandise, qui est une ode à la cuisine et à mon poète préféré, Guillaume Apollinaire.

Adieu Geneviève, je t’embrasse une deuxième fois, vingt-huit ans après le baiser timide et furtif que nous avions échangé près de la piscine en forme de cœur, au relais de la Mi-Voi, à Rivière-Noire. Tu ne t’en souviens sans doute pas, mais je n’ai pas oublié. C’était par un beau matin de janvier, le ciel était bleu, et tu avais une Gitane dans la main gauche.

14 février 2015

  • Hier au soir, le pas douloureux a été franchi ; la minute précise où l’on comprend tout à coup que la mort arrive, a été passée. (Pierre Loti, Tante Claire nous quitte)

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